Propos recueillis par Sophie Bigot-Goldblum 

 

Comme chaque mois, nous donnons la parole à celles et ceux qui font vivre  l’éducation juive en France. Cette fois ci, c’est Hannah Ruimy, enseignante passionnée et future rabbin orthodoxe qui s’est pliée à l’exercice

  • Qu’est ce qui vous a amené à vous tourner vers l’éducation?

Alors que je poursuivais des études de psychologie clinique à Paris, j’ai été  approchée par Madame Picard, qui m’a proposé un poste à l’école Lucien de Hirsch que j’avais fréquentée en tant qu’élève. 

 

J’ai commencé par le CP et l’apprentissage de la lecture de l’alef-beit : les enfants étaient exposés à huit heures d’hébreu par semaine! 

J’ai occupé  ce poste pendant plus de dix ans. Au fil des années, je me suis aperçue que l’enseignement était bien plus épanouissant qu’à la psychologie, même si ma formation nourrissait évidemment ma pratique professionnelle. 

 

Après avoir terminé mes études de psychologie, j’ai quitté Lucien de Hirsch et je suis devenue enseignante de Kodesh à Yavne.

 

A la fin des années 80, je suis partie me former en Israël au Machon Gold – ou j’ai eu la chance d’assister aux derniers cours de Nechama Leibovitch! 

 

A mon retour, j’ai continué l’enseignement de Kodesh, au Lycée de Yavne. J’ai, en parallèle,  suivi  une formation au centre André Neher et quand l’Alliance Israelite Universelle a ouvert un collègue à l’ENIO, j’en suis devenue  directrice. Aujourd’hui, j’ai pris la responsabilité d’un Talmud-Torah. Je crois  que c’est vraiment le parent pauvre de l’enseignement juif en France et qu’il y a beaucoup de travail à fournir dans ce domaine!  

  • Quels conseils donneriez- vous à quelqu’un.e qui voudrait se lancer dans l’aventure? 

 

Le premier conseil que je donnerais, c’est de se décentrer, d’aller étudier autre chose que le Kodesh. Il faut que les réponses apportées aux élèves correspondent à la réalité du monde dans lequel ils vivent, que l’enseignement soit vivant et actuel. 

 

Il faut aussi se former avant de se lancer dans l’aventure : l’enseignement juif souffre encore aujourd’hui d’un défaut de formation. Il y a toujours  un fossé entre la qualité de l’enseignement du kodesh et des matières générales. 

  • Que manque-t-il au paysage juif français d’après vous? (notamment dans le monde de l’éducation juive)
  • Quels sont les atouts du monde juif francais?

 

La commune juive de France connaît de nombreux atouts. La force du nombre tout d’abord. Mais aussi cette capacité à fédérer: la communauté juive française témoigne d’un brassage rare entre différentes couches sociales, entre générations et niveaux de pratique,  et présente un judaïsme qui n’est pas sectoriel. On tient ici une force incroyable qui pourrait servir d’exemple en Israël : avec ses écoles dédiées aux enfants laïcs, religieux. 

 

Pour vous donner un exemple : dans mon Talmud Torah j’ai des enfants qui ne célèbrent aucune fête, et d’autres dont les parents étudient en kollel! 

 

Il faut rappeler également que le judaïsme en France est enraciné, c’est là une  force et une grande richesse. On ne transmet pas suffisamment aux enfants cette fierté! 

Enfin, on est une communauté très bien structurée, même si certaines institutions pourraient bien sûr gagner à faire leur  mue.

 

Côté challenge : On assiste depuis une vingtaine d’années a une crispation des esprits. Beaucoup vivent dans une projection fantasmée d’un modèle israélien très clivant… Je crains un peu l’avenir. 

Dans l’école juive, nous souffrons d’une grande inégalité entre l’éducation des filles et des garçons. Rares sont les écoles juives ou les filles peuvent apprendre la mishna, encore moins la Guemara. Et si elles le font c’est souvent le traité des pères, un recueil de maximes et de morales, loin de la didactique rabbinique traditionnelle. Or, elles auraient tant besoin de se confronter, elles-aussi, à ces défis spirituels.

 De même, la halakha qu’on leur enseigne est  souvent réduite à la Kashrut ou autre sujet pratique, domestique – quand les garçons ont, eux,une offre pléthorique de sujets d’études! 

De ce fait, beaucoup de jeunes filles se désintéressent des études juives.

 

  • Quelles sont vos sources d’inspirations? (institutions, personnes, livres, podcast etc) 

 

Madame Picard que j’ai mentionnée, une femme engagée, une grande éducatrice et féministe, révolutionnaire : une femme qui n’avait pas peur de s’opposer à son CA quand une mesure pédagogique s’imposait. A titre personnel, je lui dois beaucoup dans ma formation : au début de ma carrière, elle  venait chaque semaine dans ma classe, et me faisait un compte-rendu qui était comme un mini manuel de pédagogie! 

 

Nechama Leibovitz, ensuite, dont j’ai eu le privilège de suivre quelques cours et qui n’est pas assez reconnue en France.

 

Et enfin, Maharat où j’étudie. C’est une très belle rencontre dans ma vie, mes collègues sont toutes des femmes qui m’inspirent beaucoup.

Je voudrais aussi citer ici,  ma mère et mes grands-mères qui étaient et sont des femmes juives impressionnantes, de grandes féministes ! 

 

  • Votre source juive préférée ? 

 

Le Maharal de Prague, pour la richesse de son œuvre, son ouverture au monde, ses compétences et son expérience mais particulièrement la profondeur de sa pensée.

En qualité d’éducatrice, c’est une référence pour moi (je pense en particulier à son commentaire sur “Véchinantam levanéha” – “tu l’enseigneras à tes enfants”  qui m’évoque un mini manuel de pédagogie contemporaine.

 

  • Une anecdote sur un moment de transmission ? 

 

Je pense à un cours de Houmach que je donnais à L’enio à une classe de 4eme : l’histoire de la behora – la bénédiction de l’ainé – entre Jacob et Essav. Or dans ma classe, j’avais malheureusement une petite fille (issue d’un second mariage) qui venait de perdre son père, et les familles se déchiraient autour de l’héritage. 

J’ai travaillé  une nuit entière à refaire mon cours: comment transmettre cette histoire qui mêle héritage  moral, spirituel et matériel sans la heurter? Comment raconter , devant cette petite fille, ce droit d’aînesse dont l’un des deux enfants devenait de facto le récipiendaire tandis que l’autre (Essav) exprimait le sentiment d’avoir été lésé.

Cette séquence  m’a beaucoup marquée car j’étais consciente que ce que le professeur de Torah transmettait pouvait apaiser ou, au contraire, faire souffrir longtemps. J’ai réalisé notre immense responsabilité dans la transmission à nos enfants.