Par Faustine Goldberg-Sigal

 

Il était une fois, en Angleterre, dans les années 1980, un petit groupe de professeurs juifs amis qui décida de passer quelques jours ensemble pour apprendre les uns des autres. Les programmes de développement professionnel qu’on leur offrait étaient inexistants ou insatisfaisants. Ils eurent l’idée de capitaliser sur leur savoir collectif pour s’élever ensemble. Au cours de quelques jours, chacun, parfois venu avec ses enfants, parfois sans, enseigna au groupe quelque chose qui le passionnait et dont il pensait que ses collègues bénéficieraient. Limmud était né. Depuis, le petit groupe n’a cessé de grandir – jusqu’à atteindre cette année 5000 personnes! Et d’autres groupes dans des dizaines d’autres pays s’en sont inspirés pour émuler cette idée. En France aussi a émergé un “Limoud” s’inspirant de ce modèle.

 

Limmud UK reste néanmoins le vaisseau-amiral de ce projet, où convergent chaque année lors de la dernière semaine de décembre des gens en quantité et diversité sans cesse plus grande pour apprendre et célébrer ensemble. Cours sur texte, débats, sport, cuisine, soirées, concerts, etc. Le festival anglais a maintenant tout un programme parallèle pour adolescents et un autre pour enfants. L’idée est celle d’un apprentissage juif radicalement partagé et démocratique : tous les participants peuvent proposer des sessions, quel que soit leur âge, leur CV, leur pratique religieuse etc. Et en retour, une fois leur session terminée, ils redeviennent l’un des milliers de participants. D’ailleurs, aucun enseignant n’est rémunéré et même, tous paient leurs frais de participation au festival. 

 

Cette année évidemment, il n’a pas été possible de se réunir dans l’habituel hôtel de Birmingham. La transition vers une rencontre virtuelle a nécessité beaucoup de créativité et a également donné naissance au festival le plus accessible jusqu’à présent. Limmud travaille depuis des années à ce que l’événement puisse réunir des gens de tous pays, tous âges, toutes ressources financières, toutes abilités physiques, etc. mais le passage au virtuel a permis cela de manière sans précédent. On aurait pu penser qu’après plus de 10 mois de pandémie et de vie virtuelle, les inscriptions auraient souffert mais ça n’a pas été le cas, au contraire! 5000 personnes se sont réunies sur plus de 300 sessions offertes sur 4 jours. Les organisateurs racontent que des gens vivant dans des villes sans communautés juives du tout se sont joint. Ils ont également observé des participants ultra-orthodoxes, n’ayant pas d’ordinateur ou de connexion internet, se joignant aux sessions Zoom par leur ligne fixe. 

 

L’éthique de Limmud est pour moi un modèle éducatif juif pour l’Europe. Leur slogan est “taking you one step further on your Jewish journey” – “vous amener une étape plus loin dans votre parcours juif”. En mettant l’apprentissage au centre, Limmud a de manière concrète réussi à remplacer la notion d’ identité juive figée et innée par celle de parcours. Etre juif c’est l’aventure d’une vie, c’est une construction et un apprentissage. Il ne me semble pas anodin que des éducateurs soient à l’origine d’une telle vision. Je me rappelle même avoir entendu Clive Lawton, le fondateur de Limmud, se réjouir qu’il y ait chaque année des participants non-juifs à Limmud. Il expliquait que leur objectif est d’accompagner les gens dans leur parcours juif. Certes, statistiquement, on a plus de chances de se trouver sur un parcours juif en ayant une identité juive. Mais pour toutes sortes de raisons, on pourrait être sur ce parcours sans l’identité : par intérêt académique, parce que son conjoint ou ses enfants sont juifs, parce qu’on envisage de le devenir, etc. Et ces gens-là aussi, avec Limmud, peuvent apprendre et enseigner. 

 

Il me semble qu’il y a dans cette ouverture radicale de la capacité non seulement d’apprendre, mais surtout d’enseigner, une promesse cruciale pour le futur du judaïsme dans le monde. A une heure donnée, le chef du département d’archéologie biblique de l’université de New York peut être en train de présenter ses découvertes les plus récentes sur les rouleaux de Qumran – pendant qu’un résident Moishe House raconte dans la salle d’à côté comment ils ont monté avec ses colocataires un réseau urbain de collecte de nourriture invendue au bénéfice de gens dans le besoin. Si ces séances ne sont pas simultanées, l’un/e de ces deux présentateurs/rices peut assister à la séance de l’autre, y apprendre et interroger le/a présentateur/rice ou le groupe. Peut-être même que l’un est l’enfant ou la nièce de l’autre! 

 

Il y a dans le judaïsme une très forte tradition d’apprendre de ses parents, de ses grands-parents et de ses maîtres. Mais il y a aussi, en même temps, une tradition aussi forte d’apprendre de ses pairs, voire de ses enfants. Limmud matérialise ça à travers un événement vécu chaque année par des milliers de gens venus du monde entier. A travers son développement, l’organisation a réussi à énoncer un modèle alternatif vigoureux d’étude juive bienveillante, créative et rigoureuse. 

 

Le risque de démocratiser l’enseignement juif est toujours de le brader : si on laisse tout le monde enseigner, on prend le risque de laisser n’importe qui enseigner. Limmud prouve que la démocratisation peut au contraire tirer tout le monde vers le bas. Reprenons notre exemple ci-dessous. Un résident Moishe House qui sait qu’il présente en même temps qu’une académique de renom, ou bien un ambassadeur, etc. s’efforcera d’avoir une session qui tienne la route, pour que les participants le rejoignant en bénéficient significativement. A l’inverse, quelqu’un de plus senior (professionnellement ou en âge) se demandera comment attirer un public jeune à sa session, comment utiliser le contexte informel pour pouvoir générer des questions différentes de celles qu’elle/il reçoit habituellement. 

 

En temps normal, tout ce beau monde se retrouve ensuite pour déjeuner, danser, chanter, prier ou courir ensemble – prolongeant et dynamisant ainsi les conversations lors des séances d’étude. D’ailleurs, dans le programme, les parties informelles font partie intégrante du programme d’étude du festival, ce qui est aussi à mon sens une vérité aussi forte dans le passé que dans le futur de l’enseignement juif.