Par Faustine Goldberg-Sigal

 

Dans la série “2020 a brouillé tous nos repères”, cette semaine, l’épisode Hanoucca! La plupart d’entre nous n’amènerons pas nos enfants voir les grands-parents, nous ne nous joindrons aux allumages organisés par l’école qu’à travers nos écrans, nous n’irons pas cuisiner de beignets avec eux à la synagogue, etc. Une fois encore, il va falloir faire preuve d’encore plus de créativité, d’honnêteté et de pédagogie en tant qu’enseignants et/ou parents pour donner à nos enfants le sentiment d’une célébration juive réelle dans ce contexte si singulier. 

 

Mais après tout – peut-être que Hanoucca 2020 / 5781 nous donne l’occasion de revenir aux fondamentaux de la fête. Hanoucca est, dans son essence, une fête de la maison. Nous n’avons que peu de textes canoniques qui racontent et cadrent pourquoi et comment fêter cette fête. Dans le Talmud, il faut principalement se tourner vers le Traité Shabbat 21b, qui résume la mitsva par cette formule lapidaire: מצות חנוכה נר איש וביתו ; “la mitsva de Hanoucca est une bougie par personne et sa maison”. 

 

On notera d’abord que la pratique d’allumer une bougie supplémentaire par soir, donc d’utiliser une hanoukkia et non un simple bougeoir, et encore plus une hanoukkia par personne est un développement ultérieur – mais bienvenu, et à ma connaissance apprécié de tous au point qu’il fasse partie intégrante de notre expérience de la fête. C’est le moment de souligner que le fait des créer des rituels, qui nous aident à manifester du sens, de la joie, de la convivialité est une pratique dont nous avons perçu l’importance cette année – mais qui est au coeur de l’expérience juive en général. 

 

Pour en revenir à la formulation du Talmud, le texte dit ביתו et non בית, sa maison et non une maison. Comme vous pouvez l’imaginer, cela ouvre un champ de discussions, commentaires, allégories etc. pour répondre à cette question aussi simple que profonde : comment passe-t-on d’une maison à sa maison? Quand un édifice objectif devient-il un ancrage subjectif? Différentes hypothèses: est-ce un endroit qui remplit certaines caractéristiques techniques? Est-ce un endroit dont la société nous reconnaît officiellement propriétaire ou locataire? Est-ce un endroit où je suis avec les personnes qui me sont chères? (On pensera ici au ביתו זו אשתו de la Mishnah Yoma, “sa maison c’est sa femme”) Voici une première piste de questions à évoquer avec vos enfants ou élèves : qu’est-ce qui fait que tu sens à la maison? Comment te sens-tu ces temps-ci de confinement dans ta maison? Et peut-être que 2020 leur permettra d’évoquer toute la complexité de cette notion, entre matériel et affectif, objectif et subjectif, protection et enfermement, éclairant ce faisant Hanoukka d’une manière nouvelle. Hanoukka c’est la maison, mais la maison dans sa version lumineuse au cœur de la nuit, la maison protégée par une porte mais qui se tient à la fenêtre. 

 

En outre, Hanoukka est une fête qui se fête à la maison. Nous n’allons pas allumer les bougies à la synagogue, au Temple, ou ailleurs – mais dans nos foyers. Peu importe leur taille, peu importe leur beauté, leur niveau de rangement – quand vient l’heure de l’allumage, on allume la hanoukkia chez nous et il est coutume de cesser tout travail pour profiter de cette lumière que nous avons allumé pendant les temps qui suivent. Nous affirmons: cette maison n’est peut-être pas un palais, mais c’est ici que je suis, c’est ce que je suis et c’est ce que je vis. Il y a là une belle façon de ritualiser et de méditer sur la chance que nous avons de nous trouver dans un foyer, même si 2020 nous y a fait passer plus de temps que prévu et même s’il y a des legos qui trainent par terre. 

 

Il y a également un midrash qui me saisit à chaque fois – que j’ai trouvé dans le Otsar Midrashim qui dit que parmi les restrictions imposées aux juifs par les Grecs, en plus celles que nous connaissons et transmettons habituellement (étudier la Torah, circoncire les nouveaux-nés, etc.) se trouvait celle de fixer une porte verrouillable à leur maison. On pourra demander aux enfants: qu’est-ce qu’une maison sans porte? On parlera ainsi du danger constant – ou de la peur constante du danger, rappelant que nos maisons nous donnent protection et sentiment de protection des menaces extérieures. Le midrash dit que ce décret technique était destructeur en ce qu’il avait instillé une peur constante dans la vie des juifs – et qu’il est impossible de se construire, et de vivre, si la peur nous est chevillée au corps. De quoi nos enfants ont-ils peur aujourd’hui? Ont-ils le sentiment d’avoir des espaces et des gens qui les protègent de ces peurs? Avons-nous assez de générosité envers eux pour donner du crédit à leurs peurs et non nous obnubiler des nôtres?

 

Mais ce même midrash dit surtout que ne pas avoir de porte, c’est de pas avoir de dignité, de sens de soi. La porte – en nous permettant de choisir ce que l’on montre et ce que l’on cache, ce que l’on partage et ce que l’on garde, est ce qui nous permet de nous construire et ensuite d’aller dans le monde pour y apprendre, y enseigner et y agir. 

 

Enfin, Hanoucca, dans son nom-même, est une fête de l’inauguration du Temple. Mais c’est en fait une réinauguration, puisque le Temple existait déjà avant les malheurs de cette période. C’est donc une fête où l’on dit que nous, humains, avons le pouvoir, par nos choix, nos actions, nos rituels, de créer de la nouveauté sur des bases préexistantes. De manière concrète, nous avons passé énormément de temps dans nos maisons cette année, et nos enfants aussi. C’est le moment de se demander comment on peut régénérer nos foyers: peut-on, ce dimanche, entreprendre un grand nettoyage de la maison? Repeindre un petit meuble? Changer la disposition du salon? Et de manière plus imagée, là où nous sentons que les relations entre les gens se sont usées, que nos efforts se sont ralentis, que notre enthousiasme s’est tempéré, est-ce que chacune des bougies que nous allumerons peut nous aider à ré-inaugurer, à ouvrir une page blanche – sans avoir le luxe ni même l’envie de balayer la précédente? 

 

Hanoucca sameah à tous!