Par Faustine Goldberg-Sigal

 

Cette semaine, nous lirons la parashat Houkat dans les synagogues de diaspora. Cette section est notamment connue pour le tragique épisode (texte ici) qui coûte à Moïse son entrée en Terre Promise. Vous vous en rappelez sans doute : Dieu lui ordonne de parler au rocher – qu’il frappe à la place. Je me rappelle d’avoir été saisie par la sévérité de la punition divine lorsqu’on me raconta cette histoire pour la première fois en primaire. 

 

Mais l’étude de la parasha un peu plus à la loupe offre d’autres pistes de réflexion. Pour commencer, ce n’est pas seulement à Moïse que Dieu ordonne de réunir le peuple et de se munir du bâton pour frapper le rocher – mais à Moïse et à Aaron. Or dans l’exécution, les deux frères réunissent ensemble le peuple mais c’est ensuite Moïse seul qui parle au peuple, tient le bâton et frappe le rocher. Difficile de dire si Moïse l’a écarté ou si Aaron s’est volontairement mis en retrait. Toujours est-il que Dieu ne punit que Moïse. On pourrait penser que c’est parce qu’il a plus d’attentes quant à ce dernier que son frère, mais la suite du texte renforce le prestige d’Aaron. 

 

Une vingtaine de versets plus loin, ce dernier meurt – et l’on apprend que toute la maison d’Israël le pleura trente jours. Rashi, reprenant le commentaire d’Avot deRabbi Natan, insiste que ce “toute la maison” inclut les hommes et les femmes, contrairement à Moïse dont on dit qu’il ne fut pleuré que par les “benei Israël”, ce que l’exégèse rabbinique interprète comme n’incluant que les hommes. Pour expliquer cet écart de popularité, l’exégèse parle souvent de l’importance que donnait Aaron à la valeur de la paix. Dans le traité Avot de la mishna, on lit:

משנה אבות א׳:י״ב

((…) הִלֵּל אוֹמֵר, הֱוֵי מִתַּלְמִידָיו שֶׁל אַהֲרֹן, אוֹהֵב שָׁלוֹם וְרוֹדֵף שָׁלוֹם, אוֹהֵב אֶת הַבְּרִיּוֹת וּמְקָרְבָן לַתּוֹרָה:

Pirkei Avot 1:12

Hillel disait: sois l’un des disciples d’Aaron, qui aime la paix et poursuit la paix, aime les créatures et les rapproche de la Torah.

Dans son commentaire (texte ici), Rabbi Natan raconte qu’Aaron allait jusqu’à mentir pour réconcilier les gens. 

Ce n’est pas très radical que de dire que l’on chérit la paix – et qu’on en enseigne la valeur à nos élèves ou enfants. Mais Aaron offre un modèle complexe et engagé de rapport à la paix. D’abord, dans le texte de Rabbi Natan, on voit un personnage public de premier plan donner du temps et de l’énergie pour résoudre des inimitiés entre individus. Alors qu’on est habitués à Aaron intervenant dans des contextes de rapport intense au sacré, on voit ici une image beaucoup plus populaire de son pouvoir. Peut-être que pour lui, servir Dieu au Temple aurait été hypocrite sans lien intime et engagement concret pour les gens qu’il y représentait. Et c’est manifestement de ça qu’Aaron tirait sa légitimité auprès du peuple. A quel point enseigne-t-on à nos élèves à vivre ainsi leurs rapports interpersonnels? A s’impliquer pour la résolution de leurs inimitiés comme priorité? Et en tant qu’enseignant, en dehors du cursus que nous enseignons, passons-nous assez de temps à cultiver des rapports paisibles entre nos étudiants?

En dehors de cet engagement quantitatif pour la paix, Aaron offre un modèle unique sur le plan qualititatif. Selon Rabbi Natan, Aaron tordait la vérité, voire la modifiait, dans sa poursuite de la paix. Il y a là une opportunité pour un débat passionnant dans un contexte pédagogique. Selon Michael Rosenak, dans son livre Roads To The Palace écrit sur les conditions d’une éducation morale saine. Pour ne pas endoctriner des enfants, ce dernier préconise de n’enseigner la morale que dans la perspective de débat mettant en valeur la tension entre deux valeurs (valuative opposites), par exemple la vérité et la justice – ou encore la question du pikuach nefesh, i.e. de l’arbitrage entre le sauvetage d’une vie et le respect du chabbat. Ici, Aaron fait un compromis entre vérité et paix. En discuter avec les enfants de manière méthodologiquement et intellectuellement structurée peut être une expérience éducative aussi profonde qu’interactive. C’est par exemple l’approche d’une institution telle que m², The Institute for Experiential Jewish Education aux Etats-Unis: ils encouragent les éducateurs à faire une éducation juive fondée sur des valeurs, i.e. à en explorer les dynamiques internes et à aller au-delà de termes figés. Si notre valeur est la tradition, comment concilier changement et continuité? Autonomie et appartenance? Si notre valeur est le courage, comment concilier responsabilité et initiative? Sécurité et risque? Chacune de nos valeurs repose sur des compromis et cela fait partie de notre mission éducative que d’apprendre à nos enfants à faire ces compromis de manière réféchie, à la lumière de nos textes et en conversation avec leurs pairs.