Journée de célébration de la fête de Tou Bishvat dans la congrégation Shaar Hashomayim (Montréal) avec Rabba Rahel Feingold (à gauche)

 

Par Myriam Ackerman-Sommer

Dimanche dernier, dans le cadre d’un stage de formation rabbinique dans la communauté Shaar haShomayim au Canada, nous avons eu le plaisir de participer à un atelier de préparation à Tou Bishvat pour une volée de tous jeunes enfants bilingues âgés de huit semaines à six ans. Animée par notre amie la Rabba Rahel Feingold, qui nous guide au fil de notre stage auprès du Rabbin Adam Scheier, cette après-midi nous a rappelé le succès que rencontre le succès de cette fête instituée assez tardivement sous l’influence de la Kabbale lourianique. C’est dire que le “Nouvel An des arbres”, déjà mentionné dans la première mishna du traité talmudique Rosh Hashana, rassemble et est plus que jamais porteur de sens pour toutes les générations, à tel point que la célébration de Shaar haShomayim a vu affluer les familles de tous les milieux et les personnes de tous les âges. Cette popularité accrue reflète un phénomène contemporain dont nous voudrions dire quelques mots. D’abord fête liée au sionisme et à la terre (d’Israël en particulier), Tou Bishvat a vu sa signification s’étendre à une réflexion sur notre rapport à la nature toute entière et à nos responsabilités envers elles, telles qu’elles sont définies par notre tradition. Face aux défis contemporains de l’écologie et à l’urgence d’un réveil des consciences, nous avons puisé dans nos ressources culturelles et textuelles pour trouver un cadre dans lequel penser l’engagement, et surtout l’éducation à cet engagement dès le plus jeune âge. En effet, à Shaar Hashomyaim, au milieu des chansons de Tou Bishvat et des cris de joie, les enfants se délectaient de fruits frais en apprenant à utiliser une petite brochette en bois plutôt que des couverts et assiettes en plastique, et le goûter n’était pas servi dans de la vaisselle jetable : pas à pas, l’apprentissage se fait, et les réflexes acquis plus tôt n’en seront que mieux ancrés.

Mais, au delà même de cela, j’ai retenu une histoire pour enfants lue par R. Rahel devant un public captivé : Netta and her Plant. Le titre est d’ailleurs un jeu de mots sur le nom de la petite fille, lui-même tiré du verbe “planter”, onomastique de circonstance puisque Netta a pour amie une petite plante offerte à l’occasion d’une fête de Tou Bishvat, qui grandit en même temps qu’elle et à laquelle elle voue une immense affection. Difficile de ne pas penser au trope biblique qui compare l’humain au règne végétal (Psaumes, 37:2; Psalm 90:5, 6; Psalm 102:11; ou encore Isaïe 40:6-8), ou encore à un passage énigmatique de Devarim (20:19). 

יט כִּי-תָצוּר אֶל-עִיר יָמִים רַבִּים לְהִלָּחֵם עָלֶיהָ לְתָפְשָׂהּ, לֹא-תַשְׁחִית אֶת-עֵצָהּ לִנְדֹּחַ עָלָיו גַּרְזֶן–כִּי 

מִמֶּנּוּ תֹאכֵל, וְאֹתוֹ לֹא תִכְרֹת: כִּי הָאָדָם עֵץ הַשָּׂדֶה, לָבֹא מִפָּנֶיךָ בַּמָּצוֹר. 

19 Si tu es arrêté longtemps au siège d’une ville que tu attaques pour t’en rendre maître, tu ne dois cependant pas en détruire les arbres en portant sur eux la cognée: ce sont eux qui te nourrissent, tu ne dois pas les abattre. Oui, l’arbre du champ c’est l’homme même, tu l’épargneras dans les travaux du siège.  

 

La conclusion de l’histoire n’est pas moins touchante puisque Netta, à la fin de l’histoire, apprend elle-même à planter des arbres. Elle qui était déjà responsable de la nature, sous la forme de cette petite plante qu’elle arrose et décore avec amour, devient actrice de sa préservation sur le long terme et se tourne vers l’extérieur en grandissant (un jardin public auquel elle confie sa plante, et non seulement plus l’espace domestique du foyer).

Ce conte pour enfants ne va pas sans évoquer plusieurs des concepts centraux de la tradition juive, comme la nécessité de préserver la terre qui nous a été confiée (shemira qui fait écho à celle du jardin d’Eden par l’Adam), ou encore l’interdit du Bal Tashkhit (gaspillage) qui nous enjoint de limiter autant que possible l’achat d’emballages jetables, de ne pas surconsommer d’eau ou d’électricité. Le réveil que nous évoquions nous semble d’ailleurs être un facteur d’union au sein du peuple juif, puisqu’il concerne tous les courants du judaïsme : des libéraux aux orthodoxes en passant par bien des non-affiliés, de plus en plus nombreux sont les dirigeants religieux qui mettent en place des dispositifs pour informer les membres de la communauté et encouragent à adopter un comportement plus responsable, en conformité avec les injonctions de notre tradition. Il peut s’agir de petits gestes du quotidien : à notre échelle très modeste, nous avons cessé de manger de la viande au nom de préoccupations éthiques mais aussi écologiques, et nous efforçons de ne pas consommer de poisson plus d’une fois par semaine. Mais il peut aussi s’agir d’un engagement collectif : ainsi, dans notre communauté à New York, chacun est encouragé à se joindre, arborant la kippa, aux Marches pour le Climat qui entendent encourager les pouvoirs en place à revoir leur échelle de priorités et à entendre la voix d’un peuple de plus en plus conscient des conséquences environnementales de l’action humaine. Ces encouragements et cet atelier de Tou Bishvat ne sont pas dissociés du rituel juif : bien au contraire, ils sont organisés au sein même de l’espace synagogal, niant la séparation entre pratique religieuse et engagement éthique. 

La responsabilisation peut prendre bien des formes : Tou Bishvat est l’un des moments privilégiés où l’on peut multiplier les efforts pour éduquer la génération suivante aux problématiques écologiques en mettant en avant la correspondance entre l’homme et la nature. Il s’agit de consacrer une fête, tout simplement, à la reconnaissance de bénéficier des délices de la nature, notamment en faisant honneur à ses productions à travers la consommation de fruits. Il s’agit aussi de s’imprégner du constat que la nature a une valeur intrinsèque, des cycles propres, une beauté qui excède le profit que l’on peut en tirer. Aux histoires, aux chants et à l’acquisition des bons réflexes pour les tout petits s’ajoute, pour les enfants plus grands et les adolescents, mais aussi pour les adultes, l’étude des textes qui définissent les modalités de notre responsabilité partagée envers la création. Des temps forts du calendrier du judaïsme antique tels que la Shemita (7ème année de repos de la terre), e.g. Shemot 23:10, et le Yovel (Jubilé de la cinquantième année qui marque la fin de tout acte de possession de la terre et la libération de tous les esclaves), Vayikra 25:8-13, ne nous enseignent-ils pas que nous ne sommes que gardiens et locataires d’une terre, qui somme toute, ne nous appartient pas ? 

Alors, somme toute, la tradition laisse la question de notre propre statut en suspens : si, selon Rashi ou encore, le Chizkuni (Hekekia ben Manoah France, 13ème siècle), “l’homme serait-il un arbre des champs ?” doit être lue comme une question rhétorique nous appelant à la compassion envers qui ne saurait ni blesser ni nous nuire, mais à au contraire infiniment de choses à nous apporter, Ibn Ezra y voit une simple affirmation : il va de soi que l’humain ne saurait se passer de l’arbre des champs, fait partie de la création et entretient un rapport de dépendance avec la nature, sans laquelle il ne saurait assurer sa survie. C’est ce que suggère aussi un enseignement tiré du midrash Bereshit Rabba :

בראשית רבה י״ג:ג׳

אָמַר רַבִּי שִׁמְעוֹן בֶּן יוֹחָאי, שְׁלשָׁה דְבָרִים שְׁקוּלִין זֶה כָּזֶה, וְאֵלּוּ הֵן: אֶרֶץ, וְאָדָם, וּמָטָר. אָמַר רַבִּי לֵוִי בַּר חִיָּא וּשְׁלָשְׁתָּן מִשָּׁלשׁ אוֹתִיּוֹת, לְלַמֶּדְךָ שֶׁאִם אֵין אֶרֶץ אֵין מָטָר, וְאִם אֵין מָטָר אֵין אֶרֶץ, וְאִם אֵין שְׁנֵיהֶם אֵין אָדָם.

Bereishit Rabbah 13:3

  1. Shimon Bar Yochai a déclaré: « trois choses sont d’égale importance. Les voici : la terre, l’humanité et la pluie. » R. Levi bar Hiyya a dit: « et il faut trois lettres pour écrire ces trois mots, pour nous apprendre que s’il n’y a pas de terre, il n’y a pas de pluie; s’il n’y a pas de pluie, il n’y a pas de terre; et sans ces deux choses, il n’y a pas d’humanité. »

 

À cette considération logique et biologique le Sforno (15ème et 16ème siècle, Italie) ajoute un argument pragmatique : “toi-même, tu auras besoin des fruits de l’arbre fruitier pour le nourrir lorsque le siège aura pris fin”. Ainsi, ne pas prendre soin de la terre qui nous a été donnée, couper l’arbre fruitier à des fins de productivité immédiate (il faut bien gagner la guerre, ou, d’autres diront qu’il faut bien faire du gain et maintenir des niveaux de productivité satisfaisants), c’est scier la branche sur laquelle nous sommes assis. Ou peut-être celle sur laquelle nos enfants sont assis. C’est ce que souligne une superbe anecdote talmudique que l’on pourrait étudier à chaque Tou Bishvat, et sur laquelle nous terminerons notre réflexion, tant elle synthétise l’idéal éthique de la responsabilité et de la transmission qui émanent de notre tradition et nous enjoignent d’aspirer à être plus respectueux de la terre et de privilégier le long terme.

תענית כ״ג א:ט״ו

יומא חד הוה אזל באורחא חזייה לההוא גברא דהוה נטע חרובא אמר ליה האי עד כמה שנין טעין אמר ליה עד שבעין שנין אמר ליה פשיטא לך דחיית שבעין שנין אמר ליה האי [גברא] עלמא בחרובא אשכחתיה כי היכי דשתלי לי אבהתי שתלי נמי לבראי

Taanit 23a:15

Un jour, tandis qu’il marchait le long de la route, Honi le traceur de cercles vit un homme planter un caroubier. Ḥoni l’interrogea: “Cet arbre, dans combien d’années donnera-t-il des fruits?” L’homme lui répondit: “il ne portera de fruits que quand soixante-dix années se seront écoulées”. Ḥoni lui dit: “Crois-tu vivre encore soixante-dix ans, pour que tu espères tirer profit de cet arbre?” Il lui répondit: “Moi-même, en naissant, j’ai trouvé un monde plein de caroubiers. Tout comme mes ancêtres ont planté pour moi, je plante à mon tour pour mes descendants.”

 

Myriam Ackerman-Sommer est élève rabbin à Yeshivat Maharat et co-fondatrice du projet Ayeka avec son mari Emile Ackerman.