Par Faustine Goldberg-Sigal

 

“Ce qui fait que je suis juive aujourd’hui c’est pas tant ma conversion ni même mon père juif – mais ma grand-mère juive et la bienveillance que ma mère a eu dès notre naissance pour cette tradition dont elle ne faisait pas partie” m’a récemment dit une de mes meilleures amies dont la mère n’était pas juive lorsqu’elle est née. 

 

Ma génération de jeunes adultes juifs occidentaux est sans doute parmi les générations les plus privilégiées socialement de l’histoire juive. Nous ne vivons plus dans des pays en guerre, ne subissons plus d’antisémitisme d’État, nous avons accès à des études d’une diversité et d’une qualité sans précédent, nous voyageons et nous expatrions de par le monde, nous pouvons exercer des métiers à forte responsabilité, créativité et/ou salaire, nous parlons plusieurs langues, puisons nos lectures, loisirs et sources d’informations dans des horizons infinis et enfin fréquentons des gens bien au-delà de nos propres cercles géographiques, linguistiques, religieux, professionnels, etc. Notre judaïsme bénéficie également de cette ouverture sans précédent : nous lisons des penseurs juifs divers, célébrons chabbat dans des synagogues et maisons de par le monde, rencontrons des communautés multiples. Avec ces multiples bénédictions a émergé un phénomène structurel et quantitativement significatif : certains jeunes adultes construisent leur vie, leur foyer, voire leur famille avec des gens d’autres origines culturelles et religieuses. 

 

Ces choix représentent souvent, entre autres choses, pour ceux qui les font – et leurs parents – la rupture d’un tabou. A mon avis (et on est libre de ne pas être d’accord!), un mariage mixte n’est pas une tragédie ni même une rupture en soi. C’est une rupture s’il se conjugue avec le renoncement à transmettre une éducation juive aux enfants qui en sont issus. De manière pragmatique, ce n’est pas un mariage mixte qui interrompt la continuité de la transmission juive mais le fait de ne pas élever des enfants juifs. Avec un partenaire juif et un partenaire non-juif bienveillant à l’égard de cette tradition, s’ils sont soutenus par des grands-parents juifs voire une communauté juive, on peut créer de l’éducation juive riche. Cela m’évoque le sens qu’on attribue souvent à la parole de Ruth : “ton peuple sera mon peuple, ton Dieu sera mon Dieu”. Notre judaïsme est façonné par les gens qui l’habitent, juifs ou non, avant d’être façonné par un rapport à Dieu et à la transcendance. 

 

Le terme “mariage mixte” recouvre des réalités humaines multiples mais dans mon expérience, les personnes juives créant un couple avec une personne non-juive ne le font que rarement avec la volonté de couper les ponts avec leur judaïsme. Ils ont la chance de trouver un/e partenaire de vie et doivent ensuite trouver une façon de vivre leur judaïsme dans cette relation. En revanche, ils peuvent se trouver face à des gens ou institutions qui les condamnent : si tu as fait ça, c’est que tu ne veux plus faire partie de la communauté juive. Plus ces remarques et attitudes se multiplient, plus elles ont de chances de devenir des prophéties auto-réalisatrices. Leur sédimentation finit par dessiner les contours d’espaces communautaires qui rejettent ce qu’ils sont et ceux qu’ils aiment. 

 

Je ne saurais négliger les douleurs et tensions qui émergent parfois de ces choix de vie. Je ne souhaite pas non plus entrer dans la discussion légale juive sur la patrilinéarité et la matrilinéarité. Je me contenterais de dire que toute transmission éducative est une aventure complexe (et idéalement épanouissante) et que la transmission juive l’est particulièrement. Elle l’est dans des couples dont les deux partenaires sont juifs – et certainement davantage quand seulement un seul l’est. Les grands-parents sont alors dans une situation très complexe, mêlant différentes doses de culpabilité, ressentiment, joie, honte, bienveillance, confusion, amour, inquiétude, confiance et enthousiasme. Je veux ici faire l’hypothèse que les grands-parents juifs ont un pouvoir, si ce n’est une responsabilité, de transmettre du judaïsme à leurs petits-enfants alors que les opportunités se raréfient pour eux dès lors que l’un de leurs deux parents n’est pas juif. De nombreux cercles sociaux, écoles, synagogues, mouvements de jeunesse ou talmudei torah pourraient leur être fermés, explicitement ou implicitement. (Il y aurait d’ailleurs fort à dire sur les écoles privées sous contrat avec l’Etat dont certains dirigeants refusent des enfants qu’ils ne jugent pas assez juif. En plus d’être un manquement à leur devoir professionnel d’éducateur, il s’agit là avant tout d’une infraction à la loi française.)

 

Bien entendu, l’engagement des grands-parents ne saurait s’exprimer contre la volonté des parents – par respect pour les parents (qui restent l’ultime autorité de choix et d’éducation), les enfants et le judaïsme. Il semble difficile que des enfants conçoivent une relation positive à la religion juive si elle les a transformés en balle de ping-pong dans un conflit entre leurs parents et grands-parents, voire si elle a été le motif de leur rejet. 

 

En juin 2019, un groupe d’universitaires de haut niveau, dirigeants d’organisation communautaires et philanthropes juifs américains ont créé le Jewish Grandparents Network en vue de mettre ces enjeux sur la table. Beaucoup de ces professionnels juifs chevronnés et pratiquants avaient en commun d’avoir un ou plusieurs enfants qui avaient épousé des non-juif/ves. Tous réfléchissaient ardemment à définir le rôle d’un grand-parent juif. Ils étaient souvent la personne qui répondait aux questions et problèmes juifs de leurs enfants bien plus que les institutions juives, puisqu’ils n’y étaient généralement pas affiliés. Pourtant, ils se sentaient invisibles dans les débats d’éducation et de transmission juive. Ils ont commencé par commander une étude sociologique sur plusieurs milliers de grands-parents juifs américains. 94% des répondants disaient qu’être grand-parent était pour eux une expérience joyeuse. Et plus intéressant : près de la moitié d’entre eux avaient un enfant ou plus qui avait épousé un/e non-juif/ve mais seulement 20% avaient des petits-enfants élevés exclusivement dans une autre foi. Ce chiffre n’est pas négligeable, mais il reflète néanmoins que la majorité des couples mixtes avaient choisi de transmettre leur identité et vie juives à leurs enfants. Ils ont décidé de créer un réseau et des outils pour célébrer ces couples – voire augmenter leur proportion.

 

Il faut dire également que les grands-parents juifs de 2020 n’ont pas la tâche facile : de plus en plus d’entre eux ne vivent pas dans le même quartier, ville voire pays que leurs enfants. Une amie de mes parents a par exemple pris l’habitude d’acheter en double les livres qu’elle offre à ses petits-enfants afin de pouvoir leur lire des histoires sur Skype. En outre, ces grands-parents sont de plus en connectés, occupés, voyageurs, bénévoles et globalement dynamiques. Cela rend complexe pour eux de trouver le temps de créer une relation avec leurs petits-enfants. D’ailleurs, les représentations culturelles des grands-parents, juifs et autres, sont de plus en plus décalées avec cette réalité. Les grands-parents ne sont plus un petit homme chauve dans une fauteuil vert devant la télé ou une grand-mère à chignon et tablier dans la cuisine. Vous les trouverez plutôt dans des salles de réunion, sur des tapis de course, dans des restaurants avec leurs amis, des salles de concert, en escale pour leur prochain voyage, etc. 

 

En termes d’éducation juive, les grands-parents ont souvent du savoir à partager, de la façon dont on observe une certaine fête à des histoires personnelles qui donnent chair à une histoire partagée (par exemple des souvenirs de la création d’Israël, ou encore de vie juive au Maroc, de la Guerre et de la Shoah, d’engagement pour les Refuzniks, de rencontre avec des grandes personnalités du XXe siècle juif, etc.). Maïmonide voit d’ailleurs dans l’enseignement aux petits-enfants l’extension du commandement de l’enseignement aux enfants : כְּשֵׁם שֶׁחַיָּב אָדָם לְלַמֵּד אֶת בְּנוֹ כָּךְ הוּא חַיָּב לְלַמֵּד אֶת בֶּן בְּנוֹ, « De même qu’on est obligé d’enseigner à son enfant, on est obligé d’enseigner à l’enfant de son enfant » (Mishne Torah, Hilchot Talmud Torah, 1:2). Les grands-parents ont également du temps, lorsqu’ils sont retraités notamment, qu’ils peuvent mettre au profit de leur relation avec leurs petits-enfants et de leur éducation juive. L’organisation américaine pour laquelle je travaille, Moishe House, commence aussi à intégrer cette donnée dans sa stratégie de fundraising en créant des relations avec les grands-parents de résidents enthousiastes à l’idée de soutenir l’implication juive de leurs petits-enfants. 

 

Que peut-on souhaiter pour mieux capitaliser sur cette richesse éducative? Il faudrait un renouveau des perspectives, des outils et des programmes éducatifs. Le premier et sans doute le plus difficile sur tous les plans est de faire changer les mentalités des familles d’abord, puis des institutions, sur la vie juive des familles mixtes ainsi que leurs besoins. Le tabou est difficile à lever, pour des raisons affectives et parfois de principe – qui appartiennent à chacun. Si l’on fait le choix du chemin de l’ouverture, des outils comme le curriculum Grandparents Circle, créé par le Jewish Grandparents Network peuvent aider à avancer. En termes d’outils, la plateforme eTalmud, dont nous avons déjà parlé sur ce blog, peut permettre aux grands-parents d’apprendre avec et de transmettre du savoir juif à leurs petits-enfants. A l’étranger, des organisations comme PJ Library ont saisi l’enjeu : cette dernière permet aux parents et grands-parents de recevoir mensuellement et gratuitement des livres à thème juifs à lire au coucher des enfants. Enfin, il serait souhaitable que synagogues, centres culturels, talmudei torah et musées adaptent leurs horaires et offre à des activités non seulement parents – enfants mais encore grands-parents – petits-enfants. 

 

Dans le Lévitique (19:32) se trouve le magnifique commandement “מִפְּנֵ֤י שֵׂיבָה֙ תָּק֔וּם”, que l’on traduit généralement par “devant un/e ancien/ne, tu te lèveras ”. C’est d’ailleurs la formulation reprise sur le panonceau des autobus israéliens invitant leurs usagers à céder leur place. Mon oncle m’a un jour invitée à traduire cette phrase par “grâce à un ancien, tu te lèveras”. C’est comme cela qu’il me disait voir son rôle de grand-père : aider ses petits-enfants à se lever et à s’élever. On cite souvent le Rabbin Steinsaltz qui disait qu’est juif celui dont les petits-enfants sont juifs. Dans mon expérience de jeune adulte, d’amie, d’enseignante et de sœur, je me permets d’y proposer une alternative ou un supplément de l’autre côté du miroir : est juif celui dont les grands-parents sont juifs. Que tous les grands-parents qui ouvrent leurs cœurs et leurs maisons à des petits-enfants riches de cultures multiples pour leur permettre de vivre un judaïsme de joie et de chaleur soient célébrés !