Par Faustine Goldberg-Sigal

 

La première fois qu’on m’a posé la question, je l’ai juste balayée d’un “Mais non, enfin! Allez, on se met au travail!”. Je n’y ai pas trop prêté attention, ni au “ah…” qui a suivi. Et puis, quand j’ai commencé à l’entendre systématiquement après chaque consigne, ce fameux “Madame, c’est noté?”, j’ai commencé à m’inquiéter et à mesurer à quel point l’obsession de la note est ancrée profondément chez les élèves français. De fait, l’évaluation au sens large représente 20% du temps de travail d’un enseignant français (Braxmeyer et al., 2005).

 

L’évaluation peut permettre de situer et de quantifier l’apprentissage d’un élève, de lui communiquer cette information, ainsi qu’à ses parents, ses autres enseignants, etc. Mais elle peut aussi, dans bien des cas, servir pour hiérarchiser les élèves, voire sanctionner un groupe agité. Selon les cas, l’impact pédagogique est évidemment très variable: encourager une progression ou stimuler l’angoisse, la persévérance ou le découragement, l’entraide ou la rivalité, etc. 

 

En milieu scolaire, la reine des évaluations reste la note, souvent chiffrée – parfois parée d’un gant de velours (lettre, smiley, couleur, etc.). Cette dernière semble a priori objective et arithmétique, au sens figuré. C’est cette information que l’enseignant communique à son élève – et souvent, sur laquelle l’élève est à son tour interrogé par ses parents autour de la table du dîner. C’est plus simple, plus clair et plus rapide que de demander sur quoi portait le travail, quelles questions l’enfant a explorées, ce sur quoi il/elle avait des doutes et ce qu’il/elle est content/e d’avoir élaboré. La note fait ainsi écran, plus que loupe, sur le travail. Par exemple, avez-vous déjà eu un enseignant qui inscrivait la note à la fin de la copie et non en tête? Comment réagissiez-vous? Etait-ce pour vous l’occasion inattendue de lire d’abord ses commentaires et suggestions – ou bien filiez-vous directement en fin de copie pour savoir la note? Ou bien vous rappelez-vous d’un professeur qui ne vous notait pas en rouge, mais plutôt en vert ou en noir? Etiez-vous rassurés? Ou au contraire frustrés? (“Un 20 en vert, ça vaut rien” m’a récemment dit un adulte au passé peu lointain d’excellent élève.) Déjà, dans ces légères entorses au rituel de la note se manifeste la sacralité de la note, sur 20, en rouge, inscrite à l’en-tête de la copie.  

 

Parmi les reproches que l’on peut faire aux notes, en vrac: 

  • Elles priorisent le résultat sur le processus. Par exemple, un enfant passé de 5 à 13/20 a plus progressé (et peut-être plus et mieux travaillé) qu’un enfant resté à 17/20. Or la note efface cette nuance. 
  • La note est univoque et permet mal d’intégrer une différenciation selon les personnalités et difficultés d’apprentissage de chacun. 
  • Les notes encouragent la comparaison, voire la rivalité – et dans bien des cas, la triche. L’enjeu n’est plus d’apprendre et de comprendre mais de tricher sans se faire repérer par l’enseignant. Pour l’enseignant, l’enjeu devient de repérer puis sanctionner. L’enjeu du contenu disparaît de la relation pédagogique
  • Les notes génèrent du stress et des tensions entre les différents membres de la communauté d’apprentissage (enfants, parents, enseignants).
  • Les notes dépendent de l’enseignant au moins autant que de l’enfant: la qualité de sa pédagogie, ses dispositions envers l’enfant, etc. 

Mais surtout, dans mon expérience, le ravage principal de la note est de sortir la curiosité de l’enfant. J’ai donné mes premiers cours dans une classe à la rentrée 2016. J’enseignais alors la parashat hashavuah, i.e. la portion hebdomadaire de la Torah, en tâchant de mêler étude dans le texte biblique en havruta (i.e. binôme d’étude), commentaire classique et perspectives contemporaines de sorte à encourager les élèves à s’approprier le texte et ses enjeux. Chaque semaine, je me donnais du mal (et du plaisir!) à donner au texte biblique un écho qui puisse parler à de jeunes adolescents parisiens, fouillant les journaux, les sorties au cinéma, relisant des discours célèbres, etc. Mais je me suis rendu compte que cela ne faisait pas le poids pour les élèves face à une note. Pour ces collégiens, une idée était digne d’intérêt, non pas si elle leur parlait, si elle était novatrice, surprenante, éclairante mais si elle était “au contrôle”. De même, pour eux, un effort était légitime s’il était noté – en d’autres termes, si un facteur externe, en l’occurrence, l’enseignant ou son programme, les considérait digne d’intérêt. 

 

En éducation juive, et spécifiquement dans le cadre de mon enseignement, la note me paraissait représenter une inadéquation supplémentaire. En effet, l’enjeu général de mon enseignement, outre l’aspect cognitif (maîtrise de l’étude de texte biblique, différence entre Bible et commentaire, connaissance de la chronologie des commentateurs, etc.) était que les enfants ressentent la pertinence du texte juif dans leur vie et leur légitimité à s’y confronter. Comment aurais-je pu noter un tel objectif affectif? Et pour tout dire, je préférais surévaluer les aspects cognitifs pour arriver à cet objectif affectif : si un enfant posait des questions pertinentes, offrait des interprétations textuelles créatives, même s’il oubliait de quel pays venait Sforno, je voulais encourager à tout prix cet engagement. 

 

J’ai souhaité donner à mes élèves des travaux de création plutôt que de restitution. Par exemple, pour les vacances d’hiver, je leur avais demandé de mettre en regard un événement qui était arrivé dans le monde cette année civile-là avec un texte juif que nous avions étudié en produisant un travail journalistique (article, journal télévisé, podcast, etc.). Je leur avais dit à l’avance que je serais attentive à leur effort d’appropriation du texte, de créativité sur le travail produit, la qualité des questions qu’ils posaient, etc. 

 

Les enfants m’ont rendu des travaux d’une qualité intellectuelle, créative et humaine incroyables: commentant le sexisme dont Serena Williams à l’aune du rapport entre Adam et Eve, l’installation d’un centre d’accueil pour migrants dans le XVIe arrondissement à l’aune du “Rappelle-toi que tu as été étranger en Egypte” répété à l’envi dans la Bible, etc. J’ai pris un peu de temps pour les relire et les évaluer, voulant faire honneur à leurs efforts. Pour les enfants, j’avais ouvert le no man’s land du “Quand est-ce que vous allez nous rendre les notes?” et, plus inquiétant, du “Je vais avoir une bonne note?!”. Aidé par mes lectures estivales de Céline Alvarez, je leur renvoyais la question: “Tu as l’air d’avoir passé beaucoup de temps sur ce travail, ça t’a plu?”, “Est-ce que tu es content du résultat final?”, “Avais-tu déjà fait un travail qui ressemble à ça?”, “Est-ce que ça t’a donné envie de refaire quelque chose de similaire?”

 

Quand je leur ai finalement rendu ces notes, j’avais pris soin de les faire précéder d’un commentaire extensif, précis et toujours encourageant sur le travail rendu. Alors oui, me diriez-vous, je les avais quand même notés. Il m’était difficile, dans le cadre d’une sous-matière, enseignée une heure par semaine, de transformer leur perspective sur l’apprentissage, acquise depuis la maternelle – et qui les suivrait sans doute longtemps. Je donnais peu de notes et sur des travaux plus créatifs que sommatifs, mais j’avais choisi de répondre à cette demande de la part des élèves et de leurs parents. En outre, je voulais que leurs efforts dans mon cours soient visible aux côtés des autres. Etant donné le fonctionnement de l’école et que les enseignants se concertent pour écrire et discuter de notes lors de conseils de classe, mes notes représentaient aussi ma voix au chapitre. Lorsque l’on ne peut pas abolir la notation dans un établissement, ou pour l’éducation juive, peut-être peut-on se demander comment la limiter au nécessaire et/ou la faire de manière plus pertinente.

 

Je me suis efforcée, tout au long de cette année, d’ajouter aux lunettes de mes élèves une longue vue pour leur faire voir le fruit de leurs efforts au-delà de la note, dans leur construction de juifs et de citoyens. Etudier les enjeux de naturalisation en France au regard de l’aphorisme de Ruth “Ton peuple sera mon peuple et ton Dieu sera mon Dieu”, ça permet d’obtenir un 20/20… et surtout une perspective juive sur la société dont on fait partie, un regard moderne et engagé sur le texte antique, etc. En effet, à mon sens, l’enjeu fondamental d’une éducation juive réussie est de nourrir une curiosité intrinsèque, en même temps qu’une autonomie d’accès pour nourrir un rapport personnel et positif pour les textes et la tradition. Et pour celà, les notes ne me semblent ni un but, ni même un moyen pertinent.