Crédit image : Oy Vey Amsterdam

Timor Faber est né et vit aux Pays-Bas, où il est en train de finir sa thèse en Santé Publique. Par sa famille et ses voyages, il a grandi entre la culture hollandaise, israélienne, japonaise, française et anglaise. Il est l’un des résidents du Moishe Pod Amsterdam et co-fondateur du projet Oy Vey, avec sa soeur Lievnath Faber. 

 

Faustine Goldberg-Sigal : A quoi ressemble la vie d’un jeune adulte juif à Amsterdam aujourd’hui?

Timor Faber : J’observe une transformation d’Amsterdam. Avant la Seconde guerre mondiale, c’était une ville très juive par sa culture. Par exemple, beaucoup d’argot d’Amsterdam vient de l’hébreu. Les locaux appellent la ville le Mokum, de l’hébreu makom, lieu. Aujourd’hui, la communauté juive a quitté le centre-ville et l’ancien quartier juif. Si vous chercherz quelque chose de juif dans le centre-ville, vous trouverez essentiellement des lieux commémoratifs. On voit la Shoah, c’est à dire le passé local, ou bien Israël, c’est à dire le présent d’ailleurs – mais rien sur l’ici et maintenant. L’antisémitisme croissant, ou antisionisme, comme certains l’appellent parfois par déni, témoigne d’un déclin du lien entre les hollandais et leur communauté juive. Les communautés juives sont toutes religieuses, fragmentées et isolées, par nécessité sécuritaire. Or ces murs ont un effet destructeur: peu de gens extérieurs entrent en contact avec elles et dans l’ignorance naît la haine. Nous voulons interrompre ce cercle vicieux : nous voulons créer un espace résolument juif, ouvert à tous. Notre but est de servir la communauté juive et de créer du lien avec d’autres. Pour ça, la nourriture est un moyen facile !

En même temps, les communautés juives sont peu inclusives. L’accès aux écoles juives par exemple, est très restreint. Nous devons impliquer des gens qui ne le sont pas actuellement, c’est à dire des gens que les espaces ou questions religieuses ne touchent pas. En étant un résident Moishe House, je rencontre des juifs passionnés, dont l’identité et l’engagement se manifeste dans des espaces cultures, mais qui ne prennent pas nécessairement part à des activités cultuelles. 

Les communautés religieuses sont en difficulté et nous devons réévaluer ce qui est important dans la vie juive. Un espace comme Moishe House ouvre de nouvelles portes et de nouvelles possibilités pour les gens de se lier entre eux et à leur judaïsme. Shabbat dernier, nous avons accueillis à notre table des juifs israéliens, des gens en cours de conversions, des juifs hollandais, le hazan de la synagogue orthodoxe portugaise et même un réfugié Arménien-Syrien qui n’est pas juif. 

 

FGS: Comment est née l’idée d’Oy Vey?

TF: J’ai toujours été fier de mon patrimoine juif et de le partager avec des gens d’autres cultures, notamment lorsqu’ils avait été éduqués pour me haïr, en tant que juif, gay et/ou israélien. Par exemple, j’ai pris part à une école d’été de leadership en santé publique aux Pays-Bas. Les étudiants venaient de partout, dont Oman, le Liban, la Palestine, l’Arabie Saoudite, la Tunisie, entre autres. Beaucoup de ces gens-là ne seraient a priori pas enclins à créer des liens avec moi. Mais je me suis rendu compte qu’en parlant aux gens, en étant ouvert sur mon identité, en leur posant des questions, nous pouvions créer plus de compréhension et une connexion telle qu’il était difficile de se détester. Ca sonne peut-être mièvre, mais c’est vrai! Dans ce rapport aux gens, je suis fasciné de la force de la nourriture. C’est une façon accessible de mettre les gens en rapport. Tout le monde aime manger! Dans toutes les cultures juives, il y a un rapport spécifique à la nourriture et des histoires qui s’y rapportent. Pour ma part, j’adore cuisiner alors j’ai voulu créer des ponts à travers ça. 

 

FGS: Alors Oy Vey c’est quoi? 

TF: Oy Vey café est l’un des volets du projet Oy Vey que je mène avec ma soeur Lievnath et qui fera à terme partie d’Oy Vey Europe. C’est né comme un projet de café juif à Amsterdam. Il n’y a pas de culture juive vivante dans le centre-ville. Nous avons des espaces commémoratifs de la Shoah, comme la maison Anne Frank, et des espaces de culture israélienne, mais pas de vie juive outre les synagogues et leurs offices. Le Musée d’histoire juive organise des événements, mais il s’agit d’événements organisés, pour lesquels il faut s’inscrire, payer, etc. et non pas d’un espace où passer du temps. 

L’idée d’Oy Vey est de connecter les gens en utilisant la nourriture. Le café Oy Vey sera un espace où il est facile d’aller et qui nourrit des associations positives à la culture juive, en racontant une histoire nouvelle. Nous voulons faire entendre plusieurs voix, par exemple en louant l’espace pour des ateliers, en aidant de jeunes juifs à créer leurs propres événements, en présentant des expositions d’art inspirées par le judaïsme – et à terme créer un réseau européen qui informe sur ce qui se passe localement dans les communautés juives. Ce sera un endroit cool pour les juifs pour passer du temps et y amener leurs amis. Ils pourront y apprendre sur leur judaïsme de manière ouverte. 

 

FGS: En quoi la nourriture peut-elle être un vecteur d’éducation juive?

TF: Je crois énormément au pouvoir qu’à la nourriture de raconter des histoires. Tout le monde, juif ou non, a des histoires personnelles liées à la nourriture. Mais chez les juifs, ces histoires sont à la fois fixée par une tradition religieuse transmise (par exemple, on a deux halot shabbat en souvenir de la double-portion de manne) et ouvertes à de multiples interprétations. J’ai par exemple appris récemment que les toupies de hanouka sont en réalité un jeu folklorique allemand qui est entré dans la culture juive par ce biais. 

Il y a en outre des histoires personnelles, familiales. L’écrivain Jonathan Safran Foer raconte très bien comment il a noué sa relation à sa grand-mère autour de sa cuisine, et plus spécifiquement de son bouillon de poule. A travers sa peur du manque et son obsession de le nourrir, il a appris et compris le trauma de son passé, du manque de nourriture pendant la Shoah. Mais au moment où il est devenu père, il était en désaccord éthique avec l’industrie agro-alimentaire et la façon dont les animaux que l’on mange sont élevés. Il a donc dû réécrire, renouveler l’histoire de sa grand-mère et de son rapport à elle afin de continuer de la transmettre. Avec ces grandes histoires héritées vient la question de la prochaine couche : qu’est-ce que je vais faire de cette histoire ? Je pense que l’émergence de la conscience de l’urgence écologique va affecter les histoires que l’on raconte. Jonathan Safran Foer a reçu de sa grand-mère, via la nourriture, l’histoire du trauma du génocide. Peut-être nos petits-enfants recevront ils de nous, via la nourriture toujours, l’histoire de l’émergence d’un mouvement global pour sauver l’environnement. 

 

FGS: Par où commencer pour utiliser la nourriture comme vecteur éducatif? Quels sont tes conseils? 

TF: Il y a fort à parier qu’en tant qu’enseignant, ami, parent, enfant, collègue, vous avez déjà des interactions autour de nourriture. Ce qui pour moi est critique pour en faire un moment éducatif est le storytelling, le récit qu’on en fait. Il ne suffit pas de manger, mais de mesurer le sens de nos aliments, nos repas. Pourquoi mange-t-on ça ? Que dit notre tradition juive ? Que dit notre tradition familiale ? Qui le cuisine ? A quel moment ?

C’est toujours sympa de cuisiner et de manger, mais pour que ce soit une expérience qui aie du sens, il faut créer cette conscience par la conversation et la transmission de savoir. Manger ensemble sans en discuter c’est une opportunité perdue d’apprendre ensemble!

 

Timor Faber est né et vit aux Pays-Bas, où il est en train de finir sa thèse en Santé Publique. Par sa famille et ses voyages, il a grandi entre la culture hollandaise, israélienne, japonaise, française et anglaise. Il est l’un des résidents du Moishe Pod Amsterdam et co-fondateur du projet Oy Vey, avec sa soeur Lievnath Faber.